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La peinture de l’extinction dans la contemplation Omar Bouragba est un authentique peintre. Ceci signiie qu’il ne s’inscrit pas dans la modernité avec le projet d’illustrer une thèse ou de montrer une pratique liée, de près ou de loin, au projet de déconstruire ce qui fut jadis, en Occident, la peinture. Il préfère laisser aller sa main sur la toile, parfois, du moins aujourd’hui, de grande taille. Et cette main, selon une mémoire qui se souvient des premiers apprentissages, commence par esquisser des graphismes courbes, ondes, parties d’hélice ou éléments de cercles. Puis une igure commence à apparaître, jadis pyramide puis triangle déhanché et tronqué, aujourd’hui formes ovoïdes avec des rares rebroussements de traits. La forme centrale prend pour elles, selon ses articulations internes, des couleurs, mais toujours désormais des couleurs mates, parfois atones, occasion, sans doute, de fuir tout projet décoratif. On peut croire y reconnaître des morceaux de lettres arabes, sans référence toutefois à un style calligraphique déterminé. Ces fragments sont eux- mêmes des rappels de lettres isolées des mots, lettres bien plus visibles autrefois comme le h’â, le qâf et surtout le nûn. Il n’est donc plus question de produire du sens, mais simplement de rappeler qu’entre le monde, dans sa brutalité ou son opacité, et la transcendance, il y avait, avec les mots, les phrases et les textes, des inducteurs langagiers du sens. Il ne reste désormais que des fragments de fragments, traces évanouies de calames absents. Cette forme, composée de plusieurs traits, n’est jamais fermée. Figure évidemment déigurée. Puis le fond se constitue autour de la igure. La coulure y est maintenant moins présente, ou, du moins, moins visible. La zébrure, parfois isolée, parfois intense, souvenir d’anciens grattages qui occupèrent autrefois toute la toile, apparaît sur les surfaces environnantes toujours sombres, faisant parfois jaillir des taches colorées de très petite ou de moyenne tailles, formes en écho de la forme centrale. Partout domine le travail sur la matière qui est aussi travail sur la lumière avec des transparences ou des dégradés de couleurs, des continuités suggérées qui créent une timide troisième dimension sans que jamais ligne de fuite ou lignes de perspectives ne soient visibles. Car il ne peut être question d’assigner un quelconque emplacement au regard du spectateur. Un parti pris du créateur, en état perpétuel, mais très progressif, de renouvellement de sa créativité, est de laisser l’autre donner du sens à l’œuvre. Et ici la couleur, toujours intérieure, peut jouer tout autant que la forme, tout autant que l’opposition entre la igure et le fond devenu bien plus important qu’il n’était, mais beaucoup moins obscur. Plus rien ne guide le regard pour lui permettre de faire sens. Les tableaux n’ont, volontairement, plus de titre et la signature, par ses courbes, n’est très souvent, qu’un relet en miroir des courbes directrices du tableau. On peut être décontenancé par une telle peinture dont le but n’est pas de plaire. Elle oblige le spectateur à s’instituer comme autre et à s’autoriser à produire du sens à partir de ce qui lui est donné à voir : formes abstraites désormais sans aucune référence comme le furent, parfois autrefois, celles où l’on vit des visages apparaissant en sous- impression, igures ouvertes captant l’essentiel de la couleur, couleurs désaturées et souvent déluminées, surfaces travaillées de diverses façons. On ne peut pas s’en rendre compte immédiatement, mais cette peinture prolonge le travail des artistes- artisans marocains utilisateurs, depuis très longtemps, eux aussi de pigments, assez souvent ternes et «froids» avant l’intervention des chimistes. Et si rupture il y a, elle se trouve dans le sacriice de la symétrie. Mais cela ne change rien au but : voir l’invisible. Pour cela, disait un spirituel dans le Kitâb al-Fanâ’fîl muchâhada, il faut être capable de s’éteindre à son état créaturiel. Pour voir, il faut désexistencier son œil pour acquérir «l’œil» du contemplant. Alors se produit la sublimation absolue effective dans la Beauté absolue (al-Jamâl al-mut’laq). Jean-François Clément |